Une place avec une statue

Collection Le voyage pour rien • Mémoire du , publiée le

Au cœur de la ville de Kars coule la rivière éponyme. Depuis sa source, à moins de cent kilomètres, elle poursuit le train jusqu’à la gare terminus, puis continue sa route plus loin, vers le pays voisin, insoumise aux frontières. Aperçevoir ce filet d’eau descendant la vallée est un soulagement pour le voyageur. Meilleur que n’importe quelle indication, n’importe quelle annonce, il marque l’arrivée, le point final d’une longue traversée. La Turquie d’ouest en est, une première pour moi.

Nous descendons du train, un groupe de sept, et les autres. En face de la gare, nous passons une grande place avec une statue. Comme dans toutes les villes, dans tous les pays, une place avec une statue. Le train a tourné trente heures, son moteur s’est fixé dans mon esprit. En traversant la place je l’entends encore, comme si l’on forait le sol. Le lendemain même, j’en aurai encore les échos, avant qu’enfin il ne s’arrête.

Je ne sais pas l’heure. Je ne sais plus. La nuit, si c’est le milieu ou le début, je ne le sais jamais. Il me semble que la lune est toujours identique, point de repère inutile dans un ciel toujours noir. La nuit me terrifie. C’est une peur que je vaincrai, plus tard, en même temps que presque toutes les autres. En attendant, ce soir-là, la ville me laisse une sensation de peur. Il a suffi de cela, une arrivée de nuit. Depuis le départ, les sens étaient déjà viciés.

Le groupe de sept est un groupe hétérogène, un groupe de voyageurs du train, il se sépare vite. Mais Ted se démarque. Lui ne sait pas quoi faire, lui ne sait pas où aller, alors Ted reste. Il est malais, et durant les deux jours de trajet, je ne l’ai vu pratiquer que deux activités : manger – presque exclusivement des fruits, et boire – presque exclusivement du thé. Pas un livre, pas de téléphone, aucune occupation à proprement parler. Je ne sais pas s’il a dormi, du moins était-il couché après moi, et au lever, lorsque je partais déjeuner, il était déjà revenu.

Peut-être à cause du régime alimentaire, son apparence est très jeune. Un visage fin, lisse, pas un cheveux blanchi, et vingt ans de moins que son âge. Seules les mains pouvaient le trahir. Les mains trahissent toujours. La place passée, nous ne somme plus que deux. Il demande où je veux loger. L’hôtel est loin, vingt minutes à pied. Tout est loin dans ce brouillard de fatigue. Tout est proche aussi, du moment que l’on me promet le gîte. C’est l’état de fatigue final, celui où l’on ne pense plus rien, rien que d’être fatigué.

Le lendemain, je retrouve la rivière. En toute saison, Kars est un flot tranquille. Durant l’été, c’est même un flot plat, dont le soleil a évaporé toute vitalité. Pour la franchir, on pourrait y aller d’un bond. Tout de même, pour les périodes de pluie, son cours est surmonté de cinq ponts. Je pensais les avoir tous vus, jusqu’à ce que je traverse le cinquième. Aucun n’est formidable, seulement des ponts quelconques sur une rivière sans eau.

Ce qui est formidable, c’est de n’avoir pas vu ce cinquième pont avant de le traverser. Pas moins d’une heure avant, j’aurais juré que la route y menant était une impasse. Il fait partie de ces élements qui disparaissent du paysage, sans jamais s’en retirer matériellement. De l’autre côté, tout me semble d’abord habituel. Face à moi se trouvent quelques immeubles bas, trois étages au plus, peinture craquelée, et des maisons individuelles avec de tous petits jardins, des pelouses plutôt, un peu défraichies. De loin, c’est un quartier résidentiel, le genre que l’on trouve dans les villes de taille moyenne.

Je suis toujours seul, prends deux minutes pour observer la pelouse. Là-bas, elle brille. C’est du verre je crois. Je m’approche, lève la tête : la fenêtre de l’immeuble est brisée. Il y en a deux. La porte est entrouverte, les herbes hautes, et derrière moi le pont toujours désert. C’est le quartier que l’on a déserté. Tout ce que j’ai face à moi est à l’abandon. À qui cela aurait-il servi de venir ici ?

Sur le retour, je revois Ted. Il est allé quelque part ce matin. Nulle part en particulier. Moi non plus. Je lui parle du pont, du quartier abandonné. Il semble intéressé, ou accepte que j’ai trouvé cela intéressant. De tous mes efforts, il a été le seul. Nous avons des esprits similaires, faits pour s’accomoder. À ce moment, je ne sais pas s’il est intéressé, il semble l’être seulement. À ce moment, je ne le comprends pas : il a un esprit distant, comme jamais concentré, sur rien. Pendant les dix jours où nous avons voyagé ensemble, cela a continué ainsi. Plus tard seulement, je comprendrai. Au moment où j’abandonnerai ma peur de la nuit.

Qu’est-ce qui pouvait justifier que l’on abandonne non pas un appartement ou un immeuble, mais bien un quartier entier ? Je ne l’ai jamais vraiment su ; ou plutôt, on ne me l’a jamais vraiment dit. Les habitants sont restés très évasifs : tout le monde est parti vers les grandes villes, disaient-ils. De fait, la population originaire de Kars à Istanbul représente plus de trois fois la population de la ville de Kars.

Le chiffre est impressionnant. Pourtant je ne peux pas l’accepter. Il y a quelque chose dans l’expérience de ce quartier, un ressenti, m’indiquant qu’il manque une pièce au puzzle. Un jour peut-être, je connaitrais l’histoire de cet endroit. J’ai regardé, cherché des chiffres : la population à Kars a stagné. Elle n’a pas augmenté, mais pour vider des logements par dizaines, elle aurait dû diminuer sensiblement. Et si cela s’était produit, comment pouvait-on justifier que seul ce quartier soit tombé à l’abandon ? Pour moi, cela est insensé, mais je n’ai pas réussi à convaincre de ma cause, et nous sommes passés à autre chose.

Il n’y a peut-être rien à chercher, il n’y a sans doute rien à chercher, mais ces observations au milieu des immeubles ont confirmé mes premières impressions : maintenant cette ville me fait peur. Le soir, je dirai à Ted que je veux partir. Il dira lui aussi. Le lendemain matin, comme la rivière, nous partirons vers un autre pays, vers une autres ville, vers une autre place avec une statue.