Ressusciter Marjan

Collection L’actualité parallèle • Publié le

La jeunesse revient, peut-être à tout le monde, par bribes infimes, toujours identiques. J’ai de ma jeunesse seulement quelques morceaux de mémoire. Le reste, je l’ai imaginé. Ensuite, l’imagination, fondue dans la mémoire, a créé le souvenir, et aujourd’hui je ne sais plus dire ce qui est vrai. Ce qui est vrai, c’est que cette enfance fabulée, ornée de vérité, m’appartient tout autant que de l’avoir vécue.

Dans ce souvenir, je retrouve Marjan. Le jour de la rentrée, elle marche, sur le chemin de l’école, les cheveux cachés. Ces cheveux, je les connais. Ils sont longs, d’un noir très sombre, ondulants mais pas complètement, comme raidis aux pointes. Je les ai observés l’an dernier, quand ils ne se cachaient pas encore. Les enfants sont curieux, je lui ai demandé pourquoi elle avait changé ses cheveux. Aujourd’hui, je n’oserai pas, ou plutôt, j’aurais su la réponse sans demander, mais j’étais un enfant, j’étais curieux.

L’époque se trouve avant la panique générale sur les cheveux cachés. Pas beaucoup avant, juste avant. Ou alors la panique était déjà présente, et j’ai amélioré l’époque. Mais je ne crois pas, car je ne comprenais rien à ce moment. Les enfants d’aujourd’hui sauraient ; eux aussi ils n’oseraient pas. Ils n’ont plus le choix que de savoir, l’enfance s’est endurcie. Il me semble qu’elle ne fait que s’endurcir, dans un long processus. On a inondé les enfants de réponses. Le monde entier, mais les enfants sont les victimes collatérales.

Marjan est croyante, c’est ce qu’elle m’a dit ce jour-là, quand j’ai voulu savoir pourquoi. Je lui ai demandé si c’était nouveau cette croyance, que l’année dernière il n’y avait pas cela. Elle a dit non, mais que maintenant je pouvais le voir. Je ne savais plus quoi dire, il me semble qu’il n’avait rien d’autre à dire. Après elle a souri, et j’ai oublié cette affaire, et le souvenir s’est arrêté. Seule cette conversation m’est restée, un très court extrait, sans importance.

L’Iran a ressuscité Marjan. La guerre. Qui est en conflit ? Pourquoi ? Personne ne le sait, mais il doit y avoir un conflit puisque les journaux le disent. Une actualité difficile, trop difficile, les personnages changent chaque jour. Et puis il y a la trêve, et puis il y a les tirs. La trêve, on l’a annoncé dix fois, dix fois violée. On ne sait plus si l’information est une information. C’est une information filante : un instant elle existe, puis on devrait la supprimer tout de suite, elle est déjà passée.

Pourtant, cette information fait beaucoup souffrir. Souffrir parce qu’elle convoque le souvenir. Le drame dans l’enfance, il n’a pas eu lieu. C’est maintenant qu’il a lieu. Les journaux s’en moquent, les dirigeants s’en moquent, tout le monde s’en est accomodé. J’ai regardé, horrifié, les images qui venaient. Marjan était là-bas peut-être. Un jour, je ne l’avais plus revue. À l’école, personne ne l’avait plus revue. Ce que croit mon esprit d’enfant, c’est qu’elle a déménagé.

Il a tort l’enfant. Marjan a été emmenée, ramenée vers son rivage par une vague déjà brune. Je m’en souviens maintenant. La panique était déjà là. L’enfant est heureux de ne l’avoir pas su, pas tout de suite. L’enfant, tout cela, il ne l’aurait pas supporté. Il a grandi révolté. C’est un drame rétroactif, l’histoire de Marjan. Il y a une force dans le souvenir, qui d’abord sommeille, puis s’éveille, devient nitescence, s’embrase et consume. Un souvenir pourtant pas pressant, d’une histoire oubliée, une vieille histoire d’enfant.

Tout va bien. L’information n’a blessé que l’enfant, victime collatérale, par ricochet de toutes les âmes prises là-bas, de tous les autres enfants. Elle va reprendre son cours l’information, oublier l’Iran, y laisser Marjan. L’actualité, elle se fiche de Marjan. Des gens intéressants elle s’en fiche ; elle s’intéresse aux gens importants, et ces fonctions sont incompatibles. Dans l’actualité parallèle, il n’y a pas d’importance, des bouffées d’air seulement, des gens intéressants, du souvenir, de la vie.

Le pire, c’est le cynisme inconscient, les journalistes qui ne connaissent pas l’enfant. Le chapo indiquait : Le président des Etats-Unis a signé un exemplaire de l’accord depuis le château de Versailles, où il dînait avec Emmanuel Macron. Il dînait, voilà l’information importante. Sur un coin de table traînait un papier, il a signé. Sur le papier peut-être a-t-il aperçu quelque chose, mais pour lui, ce n’était pas très important. Lui, il voulait dîner.

Dîner était important. Avec sa longue-vue, le journaliste avait vu l’accord et le gigot d’agneau. Il avait décidé que nous, on ne voulait pas savoir ce que disait l’accord, non, ce n’était pas important, demain il serait oublié. Nous, on voulait savoir, le président des États-Unis, comment il avait trouvé la nourriture au château de Versailles. Moi, je voulais savoir si on allait l’inviter, Marjan, au château de Versailles. Mais je n’oserai pas, ou plutôt, je sais la réponse sans demander. Je ne suis plus l’enfant, la curiosité est partie.

La curiosité est partie, mais la résignation jamais venue. C’est en traitant tout ainsi, selon un point de vue tellement distant que personne ne pouvait s’y rattacher, que l’information était devenue un smog. Seulement celui qui n’a rien vécu peut écrire des chapo comme cela. L’information, il faut la soutenir dans sa chair. Le souvenir, lui, le laisser s’ouvrir, imbiber le monde, pour avoir la sensibilité, une sensibilité parallèle.