La société est un espace enclos de principes. Cette frontière des principes est précédée de marges. Les marginaux sont rejetés et ils le savent, mais ils font encore partie de la société. Connaître la frontière, vivre sous le regard, c’est faire partie de la société. La société a besoin des marginaux, ils justifient son existence en définissant ses contours. Sans marginaux, pas de contre-modèles. Sans marges, la frontière s’effondre. Chacun recherche un espace de marginalité, de subversion. Le terme n’est plus péjoratif maintenant, il est accepté. Pour peu que l’on s’en sorte, vivre dans les marges, c’est encore vivre.
Ce que l’on peine à imaginer, c’est ce qui se trouve au-dehors de la société, derrière les marges. Le dehors est un univers pleinement inconnu. Au-dehors, il y a l’asile, mais pas seulement. Il y a une vie avant cela, sans cela même. On peut déborder la frontière sociale et ne jamais franchir celle de l’asile. Ces gens de l’autre côté, ce ne sont plus des marginaux. Personne ne les décrirait comme tel. En traversant la frontière, on franchit un autre cap. Ces gens, on ne sait pas ce qu’ils pensent. Leur modèle, ce n’est pas le nôtre, on ne peut pas les comprendre. Entre eux, ils ne peuvent pas se comprendre. Ce sont des gens très seuls, on en rencontre très peu.
Pourtant, parfois, ils sont au milieu, juste là, à côté, mais on ne remarque pas. Il faut chercher longtemps, rencontrer beaucoup, puis trier. Quand on pense avoir trouvé, changer l’esprit de disposition, trier encore : ils sont là. Je ne les ai pas remarqués pendant longtemps. Pendant longtemps, je n’ai vraiment remarqué personne. Un jour, un soir, je me trouvais en transit et j’ai trouvé quelqu’un comme cela. Il en a suffit d’un. Après, ceux de mon passé, je les ai revus. Après, partout où je passais, je me suis mis à rechercher ces personnes. Pour revivre cela. Depuis ce jour, la fantasmagorie du dehors est devenue mon obsession.
Ce soir se trouvait à plus de dix mille kilomètres de tout ce qui faisait pour moi la force de l’habitude, dans un décor de ville. Une ville à flanc de montagne, sous un ciel empli de nuages. Ces nuages, la montagne les crachait. Derrière la montagne, ils n’existaient pas. Il n’y avait pas de nuages derrière la montagne. La montagne était comme un volcan, soufflant en permanence une épaisse fumée de nuages. Ces nuages, je les regardais. De la montagne émancipés, ils filèrent vers l’horizon, s’y écrasèrent, un moment disparurent, puis revinrent par la mer.
La mer était loin, la montagne trop haute. À portée de marche, il n’y avait rien que la ville, où je me situais, sans connaître rien, ni du décor ni des hommes. Une heure plus tôt, je sortis pour manger, ne trouva rien à mon goût. Il était tard, les restaurants avaient fermé, ma faim était passée, je rentrais. En baissant la tête des nuages, se trouvait à ma droite, dans la ruelle, une devanture pleinement opaque. Je n’avais pas encore d’attrait en-dehors des marges, mais déjà un attrait de l’interdit. J’entrai.
La devanture donnait sur un bar. Un tout petit bar, une dizaine de places. Un comptoir seulement. Devant, trois clients. Derrière, trois employés. Je m’assis. Trois employés me parut beaucoup. L’un d’eux était le gérant, prenait les commandes. Un second gérait les concoctions, et la dernière, il y avait une fille à faire la vaisselle. Elle faisait cela seulement, ne parlait pas. Dans un endroit si petit, cela me sembla insensé. Je n’avais jamais vu cela, un endroit si petit.
Je voulus lui demander si elle travaillait vraiment ici. En vérité, je voulais savoir si elle existait, ou si je l’avais imaginée. Je n’avais pas mangé, alors à cette heure, cela était possible. C’était l’heure où rien n’existait. Je n’obtins jamais de réponse. Elle évita toutes mes questions. Personne ne répondit pour elle. De toute la soirée, elle ne dirait pas un mot, pas à moi, pas à personne.
Les gens mutiques sont toujours mystérieux. On sait qu’ils ont une bonne raison, on conjecture laquelle. Je l’observais. Elle vivait sans prêter aucune attention au décor. Elle regardait la fenêtre. Le verre à nettoyer, puis la fenêtre. Pas de coup d’œil plus appuyé sur un client ou un autre. Un éléphant serait entré qu’elle aurait poursuivi sa tâche. Le décor n’avait pas d’importance. Il m’a semblé qu’à travers la vitre opaque, elle pouvait voir les nuages, la montagne. Qu’elle vivait là-bas, secrètement, qu’elle parlait là-bas.
J’observais encore. Personne ne me dérangea. Un instant elle me regarda, il me semble, puis de nouveau la fenêtre. Je pris cela comme un signe et tournai la tête, pour voir moi aussi la fenêtre, ce qu’il y avait à voir. Il fallu une minute. La fenêtre n’avait ni intérieur, ni extérieur. Elle ne laissait rien traverser, et ne reflétait rien. Peut-être n’était-ce pas une fenêtre, peut-être n’y avait-il jamais eu de fenêtre, jamais eu de bar, jamais eu de fille à laver les verres. Il y avait un univers secondaire. Elle s’y trouvait en permanence. Moi je l’avais vu un instant, et j’avais pris peur, voulu tout de suite rattacher.
C’était cela la fantasmagorie, quand le décor devenait ce qu’il est, un décor. J’entendais autour de moi, mais je n’aurais rien pu dire. Il n’y avait rien à dire. D’ailleurs, je ne voulais rien savoir. Rien savoir car le détachement est un état omniscient : les rôles sont assignés et les gestes attendus. On est dehors, la frontière nous sépare totalement. Ce qu’il y a dedans est trop fade.
Le monde autour était une pièce absurde. À droite, deux quarantenaires, deux femmes. Célibataires, lesbiennes, l’une des deux seulement peut-être. Oui, l’autre a un mari, un enfant. Les regards racontent une autre histoire. Une contre-histoire, une vie rêvée. Derrière eux, un couple banal, un début de relation, mais pas le tout début, pas le premier soir : on voit qu’il la connait déjà. À gauche, un homme seul regarde la plongeuse, lui sourit. Il n’aura pas sa chance, elle est ailleurs, loin, dans la montagne. Sa vie, c’est la fantasmagorie.
Je partis tard, et revins le lendemain. J’avais fui trop vite, il me fallait revenir. Le lendemain, les nuages avaient disparus. Lancés avec élan depuis la mer, ils avaient réussi à franchir leur montagne maternelle. Je ne savais pas quoi faire de cette information. Je ne savais pas quelle était l’information. Les nuages étaient l’information, son tout. J’entrai. Elle n’était pas là. Je demanda si elle était en congés. Le gérant sourit. Lui avait compris quelque chose peut-être, qu’aujourd’hui encore je ne sais pas, ou alors il s’était fait des idées.
Finalement, il répondit elle est partie. Juste comme cela. Elle a démissionné. Juste ce jour-là. Pendant qu’il disait cela, je pensais à une seule chose, je fus rassuré qu’elle ait existé. Je voulus partir, il n’y avait plus rien pour moi à trouver ici. Le gérant me retint un instant, dit qu’elle avait laissé quelque chose pour moi. Cela n’arrivait jamais, on ne laissait pas quelque chose pour moi. Ce qu’elle avait laissé, c’était son contact, la carte de visite d’un fantôme, griffonée sur un papier, posé au coin du bar.
Je pris le papier et sortis. La montagne était là, et maintenant il me semblait que je sentais la mer, ses écumes. J’eus très peur, une peur dévorante, elle m’aurait emmené. Quatre mois plus tard, le papier est toujours là. Elle sait qu’un jour j’écrirai. Elle n’a qu’à attendre. Le temps, ce n’est rien, il n’a pas prise dans son monde. Son âme vit là-bas, dans les montagnes, sur la mer, quelque part, proche et loin, en paix.