Un sans-abri éculé

Collection L’actualité parallèle • Publié le

Le frais est là, après la canicule. Il étale son aigreur tranquille sur la nature et les Hommes. On souffle, une grande inspiration. Pendant trois semaines, les unes ont titré la canicule, le soleil a asphyxié les Hommes. Les familles sont sorties de vacances plus fatiguées encore qu’elles n’y étaient entrées. Maintenant, on ne voit plus personne, sur la mer, au large, les baigneurs sont rentrés, notre étoile s’est couchée.

Il reste face à moi la source ténue de l’Ain, face à nous toutes les sources asthéniques. Un été de plus, elles ont tenues. Personne ne savait si cette année encore, ça tiendrait. Si l’on verrait encore les sources, si elles voudraient supporter cela. Tenir, c’était le mot, pour se distancer du phénomène. On parlait de la nature, de ce qu’elle supporte, pour oublier les coupables, qui lui font supporter tout cela.

Pendant trois semaines, pour occuper l’été, on a pu lire les faits divers. C’est une erreur de les désigner ainsi. Le plus souvent, ils ne sont pas divers, ce sont des tragédies. Pendant trois semaines, les faits tragiques ont fait les petites lignes de l’actualité. De l’actualité parallèle, les faits divers, ils ne font pas partie dans un coin, ils la construisent. Les faits divers sont une pierre angulaire journalistique, c’est comme cela que les gens rentrent dans les nouvelles, achètent le journal.

Les faits divers parlent d’un sans-abri à Argenteuil. Sur les sans-abris on a seulement des clichés, de la bonne parole. Vous vous rendez compte un sans-abri, dans la n-ième puissance mondiale, etc, etc. On vit dans le cliché. Pour la société morne, même les sans-abris sont éculés. Ces phrases, tout le monde les a entendues des dizaines de fois, avant de tout autant les répéter. Des phrases automatiques, fonctionnant seulement au propos des sans-abris.

Comme si cette honte-là n’était pas déjà insupportable, qu’il fallait la mettre toujours en contraste. Je crois qu’il n’y a pas d’autre manière de vivre, de faire société. La répétition fait vivre. Condamner ce n’est pas agir, mais ça dégage déjà un peu de responsabilité. Du reste, il faut se garder de parler de malheur, il y a une indécence à dire le malheur pour les autres, à décider qui est malheureux : personne ne peut imaginer ce qu’est vivre dehors.

Peut-être faudrait-il essayer, une fois. Pas une nuit. Une nuit, ce n’est pas assez. Pour une nuit, on peut s’enfuir du sommeil. Une nuit dehors, c’est une nuit blanche, pas un clochard. Il faut aller jusqu’au sommeil indispensable, dormir sur un sol toujours trop chaud. Cela parfois sans manger, pendant des jours. La journée sous cette chape sans répit du ciel, la nuit, la chape retirée, sur la terre toujours trop chauffée.

Même ainsi, ce n’est pas assez. Il faut abandonner tout, l’idée de rentrer un jour. D’abord c’est l’esprit qui lâche. Tous ces gens dans les rues, ils ne sont pas devenus fous, on les a poussé en-dehors du monde. Après, un moment, un beau matin, ou pluvieux, on voit le clochard, il dort toujours. Les clichés reviennent, on dit dormir, sous cette chaleur, cela ne doit pas être facile. On passe son chemin. Seulement plus tard, la maraude arrive. C’est un groupe de jeunes, calme. Il secoue tous les campements.

Il secoue la tente de l’homme d’Argenteuil, mais ce dernier abri ne bouge pas. Un jeune dit dormir, sous cette chaleur, cela ne devait pas être facile. Jamais plus il n’aura à souffrir du soleil, jamais plus à souffir du sommeil. L’homme d’Argenteuil, c’est une tragédie invisible, en permanence incorporée dans le décor, commentée. L’homme d’Argenteuil, se sont les derniers souffles de la société morne.

Dans le même mouvement des faits divers, les journaux ont déploré l’anniversaire du sinistre gouvernement Afghan. Ce sont les faits divers internationaux, ceux-là méritent un meilleur traitement. On ne sait pas qui a décidé de cette hiérachie immuable. En Afghanistan, il y a cinq ans, la théocratie a évincé le colonialisme. L’oppression a libéré le peuple de l’oppression. L’Afghanistan c’est cela : un territoire désolé d’oppression. Partout dans le monde, l’oppression se répète et progresse, mais si l’on cherche l’épicentre, on trouve dans l’Afghanistan un candidat sérieux.

La théocratie combative s’étend. Elle est sortie de l’Iran et a passé la frontière. Elle a porté un déguisement une année, deux années, revêtit les habits du progrès. Les talibans ont juré qu’ils avaient changé, puis à peine eut-on le temps pour des applaudissements, que la barbarie reparut, sans limites, et s’attaqua aux symboles. Comme en Iran, les femmes étaient le symbole. C’est une oppression joyeuse que l’on ne cache pas. Les journaux titrent sur les femmes, débattent si tout cela est bien raisonnable.

Le retour du régime, c’est la destruction systématique. Tous les cyniques attendent les prochains attentats, puis le retour à la guerre. Le cycle infernal des Afghans. L’oppression, les bombes. La vie dans la peur après la peur de la vie. Comme pour les sans-abris, on ne sait pas quoi dire, c’est un état de sidération long. Tout le monde entends les cris, mais personne ne sait quoi faire, il n’y a rien à faire qui ne relève pas de l’erreur de jugement.