Sur la route de Osh, il faisait froid. Le froid était entré dans mon monde quelques instants plus tôt, lorsque l’hiver s’était installé, après le marché des Komsomols. Ce marché, c’était la frontière. On l’avait bâti tellement proche de la frontière qu’il s’y confondait. Il portait ce nom à cause de la ville située derrière, la ville de Komsomols. Elle-même le tenait plus ou moins directement d’un héritage soviétique. J’avais passé le marché, les officiers et l’hiver, dans cette succession, puis le vélo s’était enfoncé dans la route enneigée.
La ville de Osh était placée une dizaine de kilomètres derrière tout cela, derrière la route et ses épaisses plaques de glace. Dans ces conditions, une dizaine de kilomètres pouvaient prendre plus d’une heure. La journée touchait à sa fin, et bien qu’il était probable que j’arrive avant la nuit, à ce moment, le vélo me parut encombrant. Ce vélo encombrant, je l’avais acheté deux semaines avant, au Tadjikistan, pour un prix qui partout ailleurs aurait semblé dérisoire, mais dont je suis pourtant sûr que là-bas, il était trop élevé.
Le vélo se trouvait dans une sorte de grange, fermée en principe, au milieu de rien, le long de la voie ferrée. Sur un kilomètre, en longeant cette dernière, vous ne croisiez personne. Au bout du kilomètre, parmi les bâtiments abandonnés, comme tout ici, il y avait encore un bâtiment abandonné, celui-ci était l’atelier à vélos. Quelqu’un me l’avait indiqué, pourtant, pendant presque toute la route, je ne crus pas à ce mirage. Le magasin finit par apparaître. Tout autour était désert. Il y avait une réalité dans le mirage.
Pour autant, ce que l’on m’avait indiqué comme magasin était plutôt un atelier. Du moins cela aurait été un atelier si le monde s’était arrêté il y a quelques décennies. J’étais venu chercher ce qu’il pouvait rester de l’Union Soviétique, et parfois, au détour de rien, il me frappait qu’un lieu avait été préservé. Un lieu hors de tout tourisme, hors des chemins. Il était possible de croire que le gérant du lieu n’ait jamais été informé de la chute du grand État. Pour lui, peut-être qu’il réparait toujours des bicyclettes pour toute l’Union.
Des carcasses de vélo arrivaient – ou du moins on doit bien imaginer qu’elles arrivaient de quelque part, puisque j’avais sous les yeux un immense tas de ferraille – et trois gaillards s’affairaient, de trois de ces carcasses, à faire deux vélos, parfois peut-être un seul selon la qualité des arrivages. L’atelier était une machine entièrement humaine, sans automates. Un atelier comme ils n’existent plus, ni en Europe ni ailleurs, un atelier qui certainement, dans quelques années, cesserait d’exister.
Pour y pénétrer, aucune porte n’était apparemment prévue pour les clients. De fait, durant l’heure que j’y passerais, il n’y aurait pas un seul client. J’entrai par la porte arrière, les gaillards étaient là. Aucun ne bougea. Leur chef arriva. L’un d’eux se leva, me présenta les bicyclettes. J’en choisis une, la seule qui se pliait, puis demandai à ce qu’on lui monte des freins, et, une demie-heure plus tard, repartis alourdi de dix kilos.
Sur le moment, je ne pensais à rien, rien peut-être au deumeurant qu’au plaisir du vélo. Je ne pensais pas qu’il était déjà décembre. Que quelques semaines plus tard, j’arriverais sur des routes d’épais verglas, sur la route de Osh, derrière Komsomols. Alors quelques semaines plus tard, après que le ciel se fut assombri et que les journées eurent raccourci, quelques semaines plus tard, j’avais revendu le vélo. En moins de deux semaines, mon monde était entré dans l’hiver.
La revente s’était effectuée en un instant, sans que je n’aie rien à faire, contre mon gré presque, mais après les dix kilomètres de routes enneigées, je l’avais acceptée. À peine l’idée commença à me trotter en tête que déjà l’affaire était conclue. J’avais vendu le cycle au gérant de l’auberge dans laquelle je dormais. Le premier jour, lorsque j’étais arrivé, il n’y avait rien là-bas. Aucun habitant, pas de touristes, pas de lumières, et l’électricité était coupée. Tout était ouvert et j’aurais pu m’installer en principe, mais j’avais préféré appeler pour confirmer le lieu. Je n’avais qu’à choisir un lit et ce serait le miens, m’avait-on dit alors. J’ai pensé que j’aurais mieux fait de ne pas appeler.
Je choisis un lit et m’endormis. Le lendemain, deux autres visiteurs arrivèrent. Une heure plus tard, le gérant rappliqua, et remis en marche le monstre électricité. Je ne compris que plus tard que ces arrivées simultanées n’étaient pas un hasard : mes nouveaux amis connaissaient le gérant, et c’est pour eux qu’il était venu, pour John et Piotr. Piotr ne parlait jamais, il était toujours choqué par les choses, par l’environnement. John lui, parlait beaucoup. Il avait passé six mois dans le pays à cheval avec les nomades. Une histoire pour une autre fois.
Maintenant, l’hiver arrivait, et en même temps que j’avais remisé mon vélo, John avait dessellé son cheval, et repartait. En fait, c’est même lui qui avait contribué à vendre le vélo. Je lui avait parlé de mes difficultés pour arriver. Alors il avait discuté certainement avec le gérant de l’auberge et convenu d’un prix. Le lendemain, le gérant me tendait une liasse, et c’est à ce moment que je compris que l’engin était vendu, qu’il n’était pas raisonnable de le garder plus longtemps. Il a dit pour la suite, Piotr m’emmènera avec eux dans son camion.
Depuis, il y a à Osh un vélo. Il est d’usage durant la saison d’été, quand les touristes viennent en nombre pour le louer. Ce vélo, j’ai parcouru peut-être à peine deux cent kilomètres avec, et traversé deux frontières. Je ne sais pas pourquoi j’avais eu cette idée ridicule. Du moins avais-je fait une bonne affaire, le vélo avait été racheté presque le double de son prix d’origine.