La colonie et l’enfant

Collection L’actualité parallèle • Publié le

Pour l’information, l’été est propice à l’absence. Tout ce qui n’y est pas léger est lointain, diffus. Du moins faut-il le croire, qu’il existe une information diffuse, vivante sans que l’on s’en enquiert, sans que l’on s’en empare. Vivante mais jamais croissante, une information de fond, rendue présente par l’absence des rédactions. Un fond toujours présent en principe, mais le plus souvent recouvert du quotidien pressant de l’actualité.

La survenue de l’actualité parallèle en été n’est pas un hasard, c’est profiter d’un vide. Non pour le combler : pour y braquer un projecteur. Projecteur vers un imparfait car dans le fond tout se croise, tout se mélange. Le fond n’a rien de précis. Il est ici et à un continent de distance, maintenant et il y a trois semaines, parfois demain. On croit que ce mélange rend tout moins clair, mais pour l’actualité parallèle, il créé des liens.

Cette semaine, le fond révèle les enfants et la mer, les colonies de vacances. Ce sont les points de départ de l’actualité parallèle, depuis l’origine ses attracteurs. L’enfant est resté chez lui, c’est cela que disent les journaux. En gros titre, que les enfants ne partent plus dans les colonies. Les poches des parents ont fondu avec les deniers publics, mais l’actualité parallèle ne peut pas lâcher l’enfant.

L’enfant est immortel, il a quatre décennies. C’était lui sur la plage, à Trouville, l’été 80. Aujourd’hui, c’est toujours un enfant, discret et rêveur, incorporé dans cette réalité. Il est toujours le même, il est le même chez lui. Cette année, il contemple les meubles. Les meubles sont vieillis, comme dans les maisons des anciens. Tout est identique, identique à l’ennui. Derrière son portail, il n’entend pas le murmure venant de la mer.

Le murmure de la mer est un frémissement discret, sans public. Il faut être très attentif pour le trouver, là, dans les toutes petites lignes de l’actualité invisible. Dans les toutes petites marges du Monde. Une actualité reléguée. Si l’on regarde cet enfant, tout en fixant le fond, le murmure grandit. Il nous attrape, nous fait traverser le continent, puis s’accroit encore, c’est une parole d’abord puis un cri.

Son origine, je la vois maintenant. Depuis le Pacifique, sur la plage, un enfant implore la mer. Un autre enfant. Il crie contre la mer. Lui a franchi le portail, mais il est parti seul, porté par le souvenir de la mer la première fois, et toutes les fois après. Il est venu voir les éclats et sentir les embruns, l’apaisement. Depuis le rivage, contempler l’onde tranquille, le prolongement de la plage.

L’enfant ne sait pas encore. Pour lui il fait toujours beau. Il pleut à verses, mais les enfants aiment la pluie. Par tous temps ils peuvent sortir. Ils ne sont jamais trempés, trop petits pour être atteints par les gouttes. L’eau est un ami pour les enfants, un ami terrible. L’enfant voit que les eaux grondent, il regarde au loin. Il n’est pas inquiet, lui aime ce grondement : il vit avec la mer et ses bruits. Il voit l’eau onduler autour de son rocher. Elle monte.

Tout à coup, autour, tout gronde, ce n’est plus seulement la mer, c’est le ciel. La pluie gronde. L’enfant est entouré. Il ne peut plus partir : la plage est trop lointaine. L’eau est montée soudainement, et alors qu’il regardait au loin, son amie l’a trahi. Il ne comprends pas, assiste impuissant. C’est le typhon, la mer contre l’humanité déchainée. Un long râle, une protestation bruyante et affreuse. Cette vengeance de la Terre et de l’eau, elle passe sur la plage de l’enfant avec en son sein déjà cinq âmes, prises ailleurs, d’autres enfants, sur une autre plage, dans un autre pays.

Taïwan vit avec la mer, seulement avec la mer. Trois saisons par an, elle vit avec son calme et sa beauté. La quatrième saison, elle doit vivre avec sa violence. Une violence incompréhensible, soudaine, arrivant dès mai passé. Une violence impossible, chaque année inconnue, très lointaine. Il n’y a peut-être que les habitants de ces îles du Pacifique, les marins et les naufragés qui voient la mer, qui la comprennent vraiment. Eux savent qu’elle n’a pas ce visage apparent de l’onde tranquille.

L’enfant a hurlé mais ne se bats pas, il a déjà perdu. Personne n’a entendu son cri, personne ne lui a dit de partir, de courir, quelque part, avant que la vague ne se dresse. Pour lui dire, il manquait, de l’autre côté du continent, un jeune auditeur : la colonie n’est pas là. Il y a un demi-siècle, cela aurait été different, les échos seraient arrivés quelque part. Aujourd’hui, l’ont entendu seulement les lecteurs des marges, et cela bien après le cri, trop tard.

Cet enfant, j’ai appris dans les journaux sa défaite face à la mer, et j’ai reconnu son visage. À Taïwan, la mer se rebelle contre les mauvais. Elle ne sait pas, elle ne peut pas voir, la mer, pas comprendre. Il faut la pardonner. Derrière son portail, l’enfant, lui, il ne peux pas, pas supporter la nuit, l’apaisement, le retour de l’onde tranquille, la mer heureuse d’avoir gagné. Derrière le projecteur, le fond est violent.

Pour les lecteurs des gros titres, il n’y a pas de lien entre ces enfants, aucun. Sans l’actualité parallèle, sans réaliser cette communication par l’océan, à travers le continent, on ne perçoit pas la violence dans l’absence des colonies. Il faut rendre responsable, pour ne pas rendre acceptable. L’actualité parallèle, c’est cela : les causalités impossibles. L’absence des colonies a noyé l’enfant. Je l’ai décidé. Ainsi, l’enfant me rend force d’agir.