En France, les mines sont un spectre. La mémoire d’un univers sombre ayant existé il y a suffisamment longtemps qu’aujourd’hui personne ne s’en souvient distinctement. Sombre, les mines le sont au sens premier, caractéristique d’un endroit sous la terre, mais aussi par des formes de travail qui harassent les Hommes. Du moins, c’est ainsi que j’imagine ce passé, mais certains y voient une perspective différente : celle d’une ancienne prospérité, et d’une indépendance, désormais perdues au prix de territoires massivement sous-dotés, et d’une intenable concurrence étrangère.
De cette mémoire peu reste. En quelques décennies a disparu une partie importante de ce qui ne pouvait à l’époque être considéré comme du patrimoine, jusqu’à la reconnaissance en 2012 d’une partie des anciennes compagnies du Nord par l’UNESCO, formant une zone protégée. Cette nouvelle zone de protection s’étend de la Compagnie des Mines de Ligny-Auchy, à l’ouest de Lillers, à celle d’Anzin, plus de 85 kilomètres au sud, près de Valenciennes, et couvre 109 lieux : bureaux, fosses d’extractions, d’aérage, terrils, cités minières, églises, etc.
Ce patrimoine, j’avais voulu le voir avant qu’il ne soit trop tard. Avant que ne gagnent les partisans de l’oubli, et que l’on ne décrète cette époque révolue, laissant alors se délabrer ses dernières traces. Avant au contraire la victoire des prospères, expliquant toujours qu’il est grand temps d’ouvrir de nouvelles mines sur le territoire, à la condition bien sûr que les prospères eux-mêmes soient impliqués seulement dans le dessin des plans.
J’allais voir ces sites dans un esprit particulier : c’était le moment où j’avais pris honte. Quelque semaines avant, je revenais d’un long voyage à l’étranger. Quelqu’un m’avait posé une question, un touriste. J’avais été pleinement incapable de répondre. Une question sur la France. J’avais réalisé que la même question, il l’aurait posé à propos d’autres pays, j’aurais su dire. Cela m’avait mis en honte de ne pas connaître ce propre territoire où j’étais né. Après, j’avais visité un peu la France, jusqu’à ce que la honte passe, mais sans pour autant trouver la réponse. Plus tard, j’oublierais même la question.
Porté par la honte, je partis donc en bicyclette faire le tour d’une partie des sites listés par l’UNESCO, autour de Lens. Il fallait une bicyclette, ou une voiture, quelque chose. Autrement, visiter ces sites était peine perdue. Certains se trouvaient désormais au milieu de champs, dans des friches, des zones industrielles, partout presque sauf dans les centre-villes. D’abord la bicyclette roula longtemps sans ne voir rien d’autre que la rivière, la Deûle. En un sens, la rivière aussi était le patrimoine, elle avait vu les mines se défaire. À son échelle, c’était hier.
Après quelques dizaines de kilomètres, la rivière disparut et la véloroute s’arrêta. Je continuai hors des routes, droit vers la ville de Wingles, qui s’épaississait au loin. Je venais à la recherche de ce que l’UNESCO appellait la fosse n° 7, mais ne la trouva pas. À son emplacement indiqué, le cavalier était bien présent, ainsi qu’un tas de friches. Je poursuivis derrière les friches, et c’est à ce moment que le spectre me posséda.
C’était un spectre différent, un spectre lettré, fait de lettres : le spectre du vocabulaire minier. Un spectre triste, un vocabulaire désolé. Il errait là, abandonné, à Wingles, et moi, je ne savais pas que j’étais venu le chercher. Le spectre dit que la fosse n’était plus là depuis que l’on ne savait plus la désigner. C’était un spectre d’épaisses pages. Je lis ici :
- fosse : synonyme de puits de mines, grands trous reliant les différents étages d’une mine ;
- cavalier : rails reliant les fosses entre elles ;
- puit d’extraction : fosse permettant de sortir les minerais ;
- puit d’aérage : fosse apportant de l’air neuf dans la mine, afin d’évacuer le grisou.
En se définissant, le puit d’aérage souffla le spectre et je n’eus pas le temps d’en apprendre plus. Sans m’en rendre compte, j’avais quitté Wingles, les mots quant à eux étaient restés.
Plus loin sur la route, j’aperçus deux montagnes, des montagnes très basses. Celles-ci étaient les terrils. Je l’ajouta à mon vocabulaire : colline artificielle faite de l’accumulation de résidus miniers. Il y en avait deux ici, côte-à-côte, des terrils jumeaux. Quand l’un était devenu trop haut, on avait fait un second. Dans ce département essentiellement plat, même la géographie est dictée par l’histoire minière : le plus haut des terrils jumeaux s’élève à 184 mètres. Pour les nordistes, c’est un point culminant !
À ce moment, de cavaliers en cités, de cités en fosses, de fosses en terrils, la nuit arrivait, et alors que j’étais initialement tenté de poursuivre vers Arras, je replanifiai mon itinéraire et décidai de passer une nuit à Lens. En arrivant du côté du stade, cela m’apparut comme une mauvaise idée : il y avait un match de football le soir même, qui impliquait vraisemblablement l’équipe locale. Arrivé à l’hôtel le plus proche, mon intuition s’avéra exacte : plus de chambres disponibles du fait des réservations de supporters.
Après leur avoir dit que j’étais à bicyclette, peut-être leur avais-je semblé désemparé, un peu fou, ou un peu des deux mais ils me trouvèrent finalement une chambre, en réparation à cause d’un problème mineur avec la douche. J’acceptai puis la réceptionniste suggéra que tant qu’à être ici, je devrais aller voir le match. Après une journée un peu fatiguante, je finis donc de me fatiguer au stade Bollaert, cher aux supporters du RC Lens. Que les clubs de football s’appellent souvent Racing Club
, alors qu’ils ne font pas de racing
, il y avait déjà là un premier mystère.
Arrivé au stade, je découvris l’espèce des supporters. Une espèce particulière, qui ne s’épuise jamais. En face des tribunes, trois gros bonshommes, montés sur une sorte d’estrade, se relaient pour les échauffer, et la réponse, tantôt chantée, tantôt criée, était toujours teintée de la même ferveur et de la même intensité. Parfois, il m’a semblé que les supporters était rudes envers leur équipe : dans un moment d’action, un des joueurs tira et manqua le but. Immédiatement, out le monde le rabroua, alors que pour moi, il semblait avoir fait de son mieux.
Un moment, j’entendis un chant homophobe et quelques étourneaux sifflant l’équipe adverse. Je croyais ces pratiques disparues. Elle ne l’était pas, mais il faut néanmoins remarquer que les initiateurs n’étaient pas soutenus. Il semble qu’il y avait ici des comportements courants, mais néanmoins minoritaires, que par paresse ou désintérêt, personne n’osa réprouver. Le match se termina, la foule se dispersa, et je rentrai. J’avais appris ce que je n’aurais pas vu ailleurs, en continuant vers Arras.