De l’autre côté du mur

Collection Le voyage pour rien • Mémoire du , publiée le

Je ne sais pas combien de temps cela faisait, dix ans peut-être, depuis l’adolescence, je m’étais convaincu que je vivais du mauvais côté du mur. Réaliser qu’il n’y avait plus de mur, ce simple constat a pris des années. Après seulement j’ai pensé que je pouvais y aller, de l’autre côté du mur. N’importe quand. Y aller, en revenir, y rester, tout cela était possible. Pourtant, toutes ces années d’attente avaient de nouveau matérialisé le mur, l’avaient ressuscité du passé. Du centre de Berlin, il avait été déplacé de sept cent kilomètres vers l’Est. Pour trouver son point le plus avancé, on pouvait suivre une ligne droite le long du parallèle, traversant la Pologne jusqu’à Terespol, dernier point de passage depuis l’Europe vers le Bélarus.

Ce mur nouveau figura longuement dans l’actualité. Des mois durant, la presse documenta méthodiquement la construction d’une barrière immense tout le long, et le déploiement pour la surveiller de milliers de soldats, dont on avait depuis longtemps perdu la nationalité. Si l’on peut trouver un signe plus clair d’une logique de blocs, j’ignore où. On comprends alors que le franchissement du mur est soumis à des contraintes strictes. C’est un franchissement symbolique, qu’il convient de marquer. Les contraintes s’expriment partout, et dans ce contexte, il me semble que personne n’aurait pu douter qu’il faille se munir d’un visa pour se rendre au Bélarus. Sans vérifier aucunement, tout le monde pouvait l’affirmer. Une simple évidence. Mais le Bélarus est un pays différent, avec une géopolitique propre et proprement incompréhensible.

Faire une demande de visa, beaucoup d’européens ont oublié à quoi cela ressemble. Il y a cent ans, c’était là une procédure ordinaire. Aujourd’hui, les exemptions de visa sont devenues la norme. En somme, c’est une succession d’étapes de collecte de papiers, d’appels pour effectuer des réservations, de vérifications surnuméraires, tout cela avant la prière finale au service des postes pour que le passeport revienne.

J’expédiai donc une épaisse enveloppe boulevard Suchet, l’ambassade du Bélarus. Deux jours plus tard, on m’appela, un numéro français. C’était un agent de l’ambassade. Il disait ne pas comprendre pourquoi je demandais un visa. Moi non plus je ne savais pas, c’était une simple évidence. Il me dit non, que bien sûr j’étais exempté de visa en tant que citoyen européen. J’avais voulu vérifier, c’était vrai. Depuis la veille. Pendant le transit du courrier. Une nouvelle exemption avait été décidée au moment précis de ma demande. Alors le passport revint, avec l’ensemble des documents qu’il m’avait fallu si longtemps pour collecter. Je conservai l’enveloppe, et la promena jusqu’au point de frontière à Terespol.

Pour franchir le mur, on trouvait tout un système parallèle de bus. Avant, il existait des trains, mais depuis que l’on s’était débarassé de tout cela, une organisation un peu louche avait pris le relais : dès l’arrivée du train en provenance de Varsovie, un bus attendait, invariablement. Personne ne savait qui l’exploitait vraiment, et les billets ne s’achetaient qu’en espèces auprès du conducteur directement. Pas de réservations, pas d’horaires, mais c’était le seul débouché en sortant du train, il n’y avait qu’à suivre le reste des passagers. Je suivis et le bus démarra. Il n’y avait pas de touristes, pas d’autres que moi, et pas un polonais.

Peut-être cinq kilomètres plus loin, ou certainement moins, nous arrivâmes au poste-frontière du Bélarus. Il fallait descendre, emporter ses bagages et ne rien oublier. J’avais tout pris, mais on m’a tout de même demandé si je n’avais rien oublié. En voyant mon passeport, un des passagers, qui n’en avait peut-être jamais vu de ce genre, m’a laissé passer devant lui dans la file, puis un autre, aussi bien que, de presque dernier, je finis presque premier.

Je crois que les ennuis commencèrent à ce moment. Tout le monde me remarqua parce que j’avais devancé toute la file. Derrière une vitre épaisse, une grosse dame mécontente me demanda mon visa. Je n’en avais pas, et elle passa un instant de mécontente à circonspecte. J’ignore combien de personnes ont bénéficié de cette exemption de visa, certainement très peu, mais en ce qui concerne les entrées par voie terrestre, je suis presque sûr que ce nombre est très exactement de zéro. Absolument personne ne pouvait comprendre que je ne présente pas de visa. Bien sûr il fallait un visa, c’était une simple évidence. Le Bélarus avait réussi à surprendre ses propres agents.

Finalement convaincue, l’agent vérifia méticuleusement chacune de mes réservations d’hôtels sur place, celles qui provenaient de l’enveloppe. On tamponna mon passeport, puis au dernier moment le doute s’immisca et l’agent appella un de ses collègues. Je devais attendre cinq minutes, en observant toutes ces personnes que j’avais doublées passer devant moi de nouveau. Cinq minutes plus tard, un agent arriva. Celui-ci était en habits militaires. Je compris qu’on ne rigolait plus, que les ennuis allaient se poursuivre encore, peut-être longtemps. L’officier récupéra mon passeport, et me pria de le suivre.

Le poste-frontière était un bâtiment à double hauteur. On ne le remarquait pas sans y prêter attention, il y avait simplement en hauteur des portes closes et une avancée très étroite ceinte d’une barrière, comme un panoptique sans mirador. Si je l’ai remarqué, c’est que nous prîmes les escaliers. Ensuite, pendant cinq minutes peut-être, du moins dans cette réalité dilatée qu’en a retenu mon esprit, nous ne fîmes que passer devant des portes closes. Une porte enfin était ouverte, nous entrâmes.

La pièce était grande, et à ma droite deux autres agents discutaient. Nous avions dérangé leur discussion, et, en me voyant, l’un des deux ôta vite ses pieds de la table, précaution bien inutile une fois considérés les rapports de force. On me posa beaucoup de questions, d’abord triviales, ensuite politiques finalement franchement délirantes. Si j’étais bien sûr de ne pas travailler pour la CIA, si j’avais des amis ukrainiens, ou polonais, ou des amis tout court, si je croyais que l’officier avait des enfants, si j’étais homosexuel, si je pensais que c’était un vrai ours sur la photo de Poutine, si j’avais vu celle de Lukachenko, si je pensais que c’était un vrai ours sur cette dernière également, et toutes sortes de banalités.

Un moment, on décida aussi d’inspecter mes téléphone et ordinateur. Ils étaient trop vides pour l’agent, je cachait quelque chose. N’étais-je vraiment pas de la CIA. Je n’étais pas américain. Mais peut-être que j’avais caché cela aussi. Le puit des questions ne finissait jamais, jusqu’au moment où un des trois soldats partit. Il revint et dit quelque chose aux deux autres. À partir de ce moment, on ne s’intéressa plus à moi, et cinq minutes plus tard, on me signifia que j’étais refusé à l’entrée.

La frontière se matérialisait véritablement par un pont entre les deux pays. Alors, après avoir pris soin d’annuler le tampon qui figurait déjà sur mon passeport, on me raccompagna simplement sur le pont. C’était une zone neutre sur une rivière peu large, le Boug. À ma droite un officier polonais, un officier biélorusse à ma gauche. Des deux côtés, une barrière surveillée. Je ne pouvais franchir légalement aucune barrière. Je pris un moment pour réaliser qu’il n’y avait pas vraiment d’issue, et que personne ne viendrait me chercher. Je tocquai sur la cabine de l’officier polonais.

Je ne pouvais pas passer, ce n’était pas une frontière pour les piétons. L’officier suggéra que j’attende un bus. Il en passa trois qui refusèrent de me faire monter. Faire monter quelqu’un depuis la zone tampon, c’était un grand problème. Le quatrième accepta pour le double du prix. En entrant de nouveau dans l’Union, l’agent de la frontière en Pologne savait déjà. J’avais tenté de lui dire, que j’avais été refusé. Il m’avait coupé et répondu qu’il savait. Il se doutait, peut-être dès le départ, quand j’étais passé dans l’autre sens. Quelques heures plus tard, j’étais de retour à Varsovie. Le mur avait ses contraintes, même sans le visa, il fallait les accepter. Ce jour-là, le mur avait décidé que je n’entrerais pas, je n’étais pas entré.