Europe contre Atlantique

Collection L’actualité parallèle • Publié le

Une forme d’actualité se trouve à l’intersection des continents. Une actualité insaisissable, une perspective différente. Pour quelques semaines, l’actualité parallèle de la tiède Amérique se substitue à celle de la morne Europe. Je regarde cette perspective par la fenêtre, depuis le continent. La fenêtre donne sur la route. Plus bas, à l’intersection de la route, un homme opulent se tient droit avec une pancarte. Je ne vois rien de la pancarte, un morceau de carton.

Des groupes passent devant le panneauteur. Des groupes et des individus. On dirait qu’ils lui parlent. Je suis sourd derrière la fenêtre. Un groupe s’arrête, trois filles, jeunes il me semble. Elles commencent à gesticuler, à crier après la pancarte, sur le propriétaire. Sans entendre, je crois qu’il se défend, il dit j’ai la liberté d’avoir cette pancarte. La liberté, c’est vraiment l’idée fixe de l’Amérique, son but absolu, face à quoi tout s’absout. La liberté de la pancarte, c’est proprement l’Amérique. On ne saurait pas la définir plus clairement.

Un jeune homme arrive, lui aussi se met à crier. Avec les autres, il proteste contre la liberté de la pancarte. Celui-ci est très chahuteur, il prend la parole, et alors qu’on ne le voit pas venir, d’un coup sec sur le dessous, fait sauter la pancarte des mains du propagandiste, l’attrape au vol et s’enfuit avec. Tout autour est sidéré, la pancarte laisse place au chaos. L’homme hurle à la violence, mais c’est inutile, il a déjà perdu. Quand on prétend la violence contre un panneau, on sait déjà qu’on a perdu.

La pancarte court. Elle passe devant la fenêtre et devant moi. Je la vois maintenant, c’est un panneau hideux. Pas un panneau dont on se battrait pour sa liberté. En Amérique seulement. Une sorte d’image ensanglantée et un texte au-dessus ban abortion. Interdisez l’avortement. Personne ne court après la pancarte, elle s’enfuit puis disparaît. On ne sait pas ce qu’elle deviendra, une pancarte dans une poubelle, un tas de cendres.

Face à cette idée de liberté, à la course effrénée de la pancarte, je crois que j’ai compris vraiment à quel point le Canada, c’est profondément l’Amérique. Pas tout à fait, mais on ne peut pas en douter. Cette liberté individuelle absolue qui prime sur l’ordre social, je crois que l’Europe n’y est pas, pas encore peut-être. En France, il y a eu les grandes manifestations contre l’avortement, si l’on peut les appeler ainsi, mais encore cela, c’était un mouvement collectif. Aller seul au coin de la route, sans soutiens, dans une inanité la plus aride, je crois que personne n’aurait osé.

L’Europe est une construction entre deux. Sans liberté et sans ordre social, ou de manière équivalente avec les deux. Je profitai de la dissolution du chaos pour attraper ceux qui avaient crié. Nous parlâmes très peu du panneau, et beaucoup de l’Europe. La même semaine, l’Union Européenne faisait l’actualité de ce côté de l’Atlantique. Un fait rare. Au Canada, l’Union est un brouillard, on en ignore tout qu’un événement récent : sa formidable abnégation, son indécence ridicule, face aux États-Unis. En un sens donc, on en connaît tout.

Il y a dans le mouvement de la jeunesse qui a protesté contre la pancarte un esprit de l’Europe. Cet esprit existe dans tout le Canada, tous les sondages récents le montrent. Traverser l’Atlantique, c’est voir qu’il existe encore des pays où l’Union Européenne évoque un futur désirable. En échangeant ici, on comprends que la croyance n’est pas effritée encore dans le mensonge permanent de l’Europe : la construction sociale.

La voix sans vie de la Commission proposait d’associer le Canada à l’Union. Personne ne comprit. En fait, personne ne sut de quoi on parlait, et c’est ici que la presse s’arrêta. Le délicieux poison de l’Europe sociale se répandait sur le continent de la liberté. J’interrogeai le groupe à propos de cette actualité. Il ne savait rien, mais unanimement, ce qu’il avait entendu, c’était l’Europe en rempart pour la protection des consommateurs. Cela et l’abolition des frontières, le libre établissement des Hommes. Le Canada hurle pour la libre-circulation. Le rêve américain, en Amérique, est un rêve européen.

La même semaine, la sinistre présidente de la Commission a soufflé tous ces espoirs déchus, présenté la nouvelle feuille de route. La nouvelle feuille de route trace la même route qu’avant. Ne jamais transformer les espoirs en déceptions, c’est cela la clef de voute de l’architecture européenne. Tôt ou tard le peuple canadien l’envisagera ainsi. L’indécence, l’immobilité totale aux idées des peuples, sur cela, la presse et l’Union se rejoignent.

C’est que la presse ne sait rien. Elle commente encore sur les puissants, les aspirations hors du monde. Elle titre sur Von der Leyen comme patronne de l’Union. Le vocabulaire vaut beaucoup. Patronne, c’est toujours mieux que caporale, ou capitaine, le navire sombrant avec. Cette semaine, l’Europe entière a pu observer à quel point le Canada est un pays difficile pour les journalistes, il y fait froid peut-être. Il faut le croire en tout cas, puisqu’aucun journal n’a trouvé à y envoyer un correspondant pour voir ce que l’on avait à dire sur le dernier souffle de la présidente de la Commission.

La presse, cela ne l’a pas intéressé. Lorsqu’elle a entendu partenariat, le Canada associé, tout de suite, elle a vu la marchandise, la défense, les ressources, l’énergie. Le futur donnera raison à la presse, à ses vues sur le monde, mais l’actualité parallèle, un instant au moins, aura laissé aperçevoir les espoirs, entrés dans cette réalité par hasard, par la fenêtre sur la route.